Dix it is

8 août 2008

Le Cyprès magnifique et le Mal

Classé dans : J.E — Elektra @ 11:14
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Un Cyprès magnifique régnait dans un Jardin merveilleux.
Le Mal qui y habitait, s’approcha du Cyprès et lui dit :

Ton cœur est d’un vert si profond,
Et ta tête si chatoyante !
Ne soit pas trop beau, ne soit pas trop fort,
Tu feras une proie de choix,
Et les parasites t’anéantiront !

Le Cyprès dérangé dans sa splendeur se fâcha :

Qui es-tu à me parler ainsi ?
Va donc professer le Mal à l’autre bout du Jardin,
Vers de plus vieux, vers de plus faibles,
Que tu vas m’attirer le mauvais œil !

Le Mal s’en alla à l’autre bout du Jardin,
Et s’adressa au vieux Camélia qui s’y trouvait :

Ton cœur est si sec,
Et tes racines sont de paille !
Ne soit pas trop vieux, ne soit pas trop faible,
Tu feras une proie facile,
Et les parasites t’anéantiront.

Le Camélia arraché à son sommeil s’indigna :

Qui es-tu à me parler ainsi ?
Et m’annoncer ce que je sais déjà.
Faut-il que tu m’avertisses en personne ?
Et venir gâcher mon doux repos !

Un Vent mauvais se leva aussitôt,
Et décima l’arbuste.

Le Mal s’en revint alors vers le Cyprès :

Vois-tu si tu m’envoies professer le Mal ailleurs,
Vers de plus vieux, vers de plus faibles,
Comme ton Jardin sera triste.
Et il ne te restera que ton cœur et ta tête à contempler.

Le Cyprès :

Je comprends ce que tu dis.
Qu’il me faille porter le Mal,
Pour les plus vieux, pour les plus faibles.
Mais donne-moi de quoi me défendre,
Car si je meurs, le Jardin disparaîtra à ma suite.

Le Mal :

Je te donne une poussière d’Or, dont tu te revêtiras.
Elle chatouillera quiconque, s’approche trop près de toi.
Tu dissuaderas les parasites,
Et ils ne t’anéantiront pas.

Le Cyprès :

Le Mal, pourquoi tant de Bonté,
De ta méchante part ?
N’es-tu plus ce que tu es ?

Le Mal :

Le Mal sera toujours le Mal.
C’est toi qui n’es plus ce que tu es,
Depuis que ton Jardin a pleuré.

Elektra

31 juillet 2008

Le Basson (Bonus!)

Classé dans : J.E — Elektra @ 17:24
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[J'ai zappé un épisode...]

Le téléphone avait sonné cette fois-ci pour une toute autre raison que d’habitude. On m’appelait pour donner des cours de basson dans une école de musique. Aussi certainement que je voulus refuser, j’acceptais. Deux élèves en quête de professeur résumaient ma nouvelle mission. L’une, la plus âgée des deux, était douée et motivée. L’autre, un jeune garçon, tout le contraire.

Mon plus jeune élève détestait le basson, et je découvris bêtement avec lui que c’était possible. Que quelqu’un soit capable d’un tel sentiment envers une de mes plus belles raisons de vivre m’avait calmée sur le champ, et je me sentais un peu vieillie en sa présence. Je ne lui en voulais pas, mais la situation s’était inversée sans que je sâche y remédier. Il était devenu pour moi une sorte de professeur de l’impossible. A chaque cours il m’enseignait la douloureuse vérité, et j’en apprenais plus de sa révulsion que lui de mes tentatives plus ou moins habiles. Le basson dans ses bras, était moche. Peut-être il m’apparaissait comme lui le voyait. Une branche idiote, dans laquelle l’homme avait percé des trous ça et là, et affublé de clés métalliques sur lesquelles on passait un temps peut-être gâché à tout jamais. L’on y soufflait l’air vicié des entrailles en le portant de biais, comme une grosse rature sur le corps. Le basson était jadis un bel arbre me faisait-il comprendre, et le musicien, un beau petit garçon qui aurait perdu son sourire.

Presque en courant, il avait quitté le cours après son audition de fin d’année. Il était soulagé de nous quitter le basson et moi. Sans un au revoir, je l’avais regardé partir dans cette direction opposée qui avait toujours été la sienne, et j’imaginais le poids de son furieux ennui s’envoler à chacun de ses pas. Son père qui m’avait indirectement reproché de ne pas l’avoir « retenu », m’informait maintenant qu’il avait un basson à vendre. Je compatis et discutais un peu avec lui. « Votre fils déteste le basson depuis longtemps. Peut-être bien depuis toujours. » Il ne dit pas non. Nous nous quittons, laissant sur nos pas la salle d’audition bientôt fermée à clé.

Je m’aperçois alors que j’avais oublié mon accordeur à l’intérieur. En le récupérant, je vérifie par manie qu’il est au bon diapason. Un la parfait sonne dans la pièce vide et un ordre familier semble se rétablir par cette seule irruption sonore. Généreuse et obéissante, l’odeur de la musique se lève alors des partitions entassées dans les placards, et du feutre sous les marteaux du piano. Rassurée, je me relève doucement de mes émotions et remet de l’ordre dans mes croyances bousculées. Définitivement rassérénée, je range finalement l’accordeur dans ma poche. Seul le ballet de mes mains à ce moment là, me paraît avoir perdu l’éclat d’un dernier souffle d’innocence.


Elektra

9 juillet 2008

Mes hommages au quotidien

Classé dans : J.E — Elektra @ 11:21
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Huile sur poêle

Frigo

Porte vitrée

Poubelle

Bazar

Occupante

Elektra

8 juillet 2008

Salon de beauté

Classé dans : J.E — Elektra @ 12:14
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Cocktail

Discothèque

Vase bleu

Champagne

Pot à crayons

Elektra

1 juillet 2008

Suis les cailles

Classé dans : T.E.R.R.E.S — Elektra @ 8:42
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Après le long dessin crêpé des vagues sur la surface délaissée du monde, une apparition. Une terre se découpe dans les flots. On s’y attendait. Les îles volcaniques nous avaient avertis - tels de petits cailloux parsemés par un petit poucet sulfureux - que nous arrivions à destination.

La Sicile surgit. D’abord île, puis pays. L’Etna se couche sous l’avion et de sa bouche piquante nous adresse de parfaits ronds de fumée. Nous atterrissons. La lumière chauffe et contredit le fond de l’air. Les voix sont chaleureuses mais les gestes impatients.

Sous nos pieds le géant Typhée, accablé et accablant, menace de vomir son feu à tout instant, et de déchirer l’île qui le recouvre.

Etre sicilien n’est jamais une question, mais une reconnaissance insensée de l’air que l’on respire. Le spectacle d’un meilleur qui se nourrit de pires, et des humeurs succulentes des jardins pétrifiés…

Là-bas, les eaux douces d’Aréthuse épousent les eaux salées d’un fleuve colérique, dans le secret des fontaines…

Le Temps se fait Lumière…

La Lumière est Mer…

Et la Mer un Miroir, du Temps qui rejoue dans les hautes fenêtres de Syracuse, le passage ancien d’un vol de cailles…

Elektra

19 juin 2008

Le don ultime

Classé dans : I.M.A.G.E — Elektra @ 9:43
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Naître sous une bonne étoile. Avoir la corde sensible. Faire une rencontre décisive. Apprendre à la vitesse de la lumière. Remporter un concours fameux. Se voir confier un Stradivarius. Être acclamé de par le monde. Glisser l’habit de lumière tous les quatre matins.

Et puis vient l’heure de l’image fixe. Un photographe a pris la pose derrière l’objectif, et demande à Narcisse de se pencher sur l’eau. Que voit-il?

Un sourire radieux comme l’on s’y attend…

l’offrande naturelle et son charme chaleureux.

Narcisse dans son trop-plein de beauté, donne forcément…

Or, parfois non.

Ce qui est reçu des dieux est parfois difficile à donner…

On s’installe sur une ligne de fuite…

On détourne la tête de l’œil amoureux…

On ne donne qu’à moitié.

L’éblouissant reflet requiert la protection…

la prudence animale de l’immobilité…

la distance intrigante du geste hasardé…

où la joie se profile toujours…

sous un front de glace.

Quelques Jocondes réussissent alors la magie…

de l’ultime don…

Offrir tous les visages du monde…

avec le sourire des dieux.

Elektra :-)

17 mai 2008

Zeitung : le corps a ses raisons

Classé dans : D.A.N.S.E — Elektra @ 9:49
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Anne Teresa De Keersmaeker, chorégraphe flamande, nous livre en Zeitung un « journal » à entendre selon ses mots comme « un état des jours », sorte d’inventaire de son travail et de son œuvre depuis ses débuts. Un travail d’exploration, une véritable étude comme Rodin le faisait de ses mains, des questions qu’elle se pose sur son métier : le corps, la musique, la danse.

Zeitung nous offre à vivre une étude du « corps dansant ». Un postulat non dénué d’une forme certaine de générosité, puisqu’ ATDK y traite la question de la « nécessité de la danse », et y chemine par la danse. En tant que spectateur, l’on appréciera de voir un artiste s’interroger sur ce que son art a d’essentiel.

La réflexion en amont fut un travail collectif, entre les danseurs de la troupe Rosas, le pianiste Alain Franco et la chorégraphe, où chacun a été amené à dire sa propre perception du métier. Les éléments de réponses ont pris forme au cœur de la chorégraphie en des gestuelles devenues leitmotiv à force de récurrence.

Ainsi, à la croisée du silence, de la bande son ou du discours pianistique, neufs danseurs occupent la scène en différentes formations. Duo ou solo, en masse fluide, ou en couple, chacun suit un tracé allant de la diagonale martelée par de hauts-talons au cours improvisé du feu-follet. Le contrechant de Bach ou les pas méticuleusement impérieux de Webern ou de Schoenberg introduisent ou rejoignent les corps dansant selon un ordre insaisissable. Dans la longue ligne d’influence de Bach, le choix musical des deux compositeurs de l’école de Vienne, où le son se modèle en éclats intuitifs et ordonnés de matières premières, en dit long sur le travail des corps. La rudesse des moyens déployés qui n’a d’égal que le magistral effet de mélodie de timbres, portent les danseurs tout en se jouant de leur centre de gravité, virant de la tête aux genoux. La quête tend alors à rapprocher le sujet corps de l’animalité et de toute forme de vie, lorsqu’ une danseuse fait siens les gestes saccadés d’un possible bouton de rose qui éclate et se délie sous la force irrésistible de l’éclosion.

Faire sienne l’énergie qui anime nos corps. C’est cette première impression qui émane dans Zeitung. Le corps semble animé par une force extérieure et étrangère, et explore ses propres capacités à l’intérioriser. Les premières tentatives donnent au regard un corps raidi, agité de soubresauts involontaires et risibles avec le haut du corps tiraillé par une main invisible et autoritaire. Les gestes en hauteur semblent seulement tentés, il faut payer cette audace par d’interminables retournements : beaucoup de petits pas véloces en arrière pour restaurer un semblant de sérénité. Cette exploration du corps par le corps semble se développer en d’infinis possibles. Le pianiste Alain Franco évoque ainsi la structure en « fractal » de Zeitung. Un second rôle se dégage dans la foulée, celui de l’individualité, ou comment la danse va permettre au corps d’exprimer sa singularité, d’où sa nécessité artistique et vitale.

Reléguant l’âme au poste d’observation, le corps à travers le cheminement intérieur, dégage des voies de plus en plus larges, en une sorte de fractal vers l’infiniment grand. Le corps est ainsi capable de danse, d’art, et de rencontre avec d’autres corps. Sa quête dépasse l’objet de la maîtrise et grandit vers d’autres formes d’aspirations. Ainsi parfois, entre les mouvements ondulatoires et brisés, le poignet d’un danseur se tord sous la courbure extrême des doigts en un mouvement inspiré de grâce infinie ; un groupe se soude après un long évitement sous les cris suraigus d’une clarinette et le chant zingué d’un trombone ; deux corps dansant s’enlacent dans leurs chutes mutuelles ; une jeune femme à moitié nue sous une veste d’homme danse avec plénitude sous un halo de lumière solaire.

En contrepoint, le silence musical illustre la difficulté à vivre le corps pour lui-même, comme lorsque l’immobilité d’un danseur dans la lumière dénuée de chaleur nous plonge dans un malaise indéfinissable. Ces instants suspendus, ATDK les habille. Ainsi la couleur crie dans le bleu profond d’une robe ou dans le rouge vif d’un haut talon, ce que nos corps ont arrêté de respirer depuis un moment. Pour reprendre les termes prémonitoires de Schoenberg : « Car l’art est le cri de détresse de ceux qui vivent à l’intérieur d’eux-mêmes le destin de l’humanité… en eux est le mouvement du monde ; à l’extérieur n’en résonne que l’écho : l’œuvre d’art. » ( 1910 ).

Le processus est complexe et long, et suit des étapes dont les successions se passent sans raisons apparemment concevables. Il est difficile de dire quel élément a permis le passage d’une phase à l’autre sur ce chemin d’initiation qui prend alors des allures à la fois naturelles et magiques.

Dans un ensemble de gris naturels, taché du beige chamois des panneaux épars, Zeitung restera en mémoire comme un tableau dansant évoquant un décor en nature morte avec les touches blanches du piano en guise de foyer lumineux, si ce n’est la barre de néons transversale rayant le tableau de sa modernité crue.

Elektra

6 mars 2008

Le chant de l’hirondelle

Classé dans : L.I.V.R.E — Elektra @ 11:23
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Le chant de l’hirondelle
De Rose-Claire Labalestra
Editions Casterman
(A partir de 10 ans)

Il m’arrive souvent, de lire ce que j’aimerais tant entendre. Les mots, couchés sur le papier, rattrapent le silence et l’à-côté des mots dits. Ils opèrent souvent l’équilibre entre le vide et la présence, entre la recherche éperdue des choses et leur soudaine apparition. Comme si la vie s’excusait un peu, à sa façon. De sa voix de papier, elle arrondit les angles, elle reconnait sa dureté, à demi-mot, elle se montre plus docile. La vie, couchée sur le papier, est à l’écoute, et nous entendons : je suis là.

J’oubliai, Le chant de l’hirondelle a pour thème l’adoption, avec tout ce que vous en savez, ou n’en savez pas.

Elektra

22 février 2008

Le Basson

Classé dans : J.E — Elektra @ 17:01
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J’entre dans la petite salle de cours et suis accueillie par la voix douce et pleine de mon futur professeur de basson. Il est assis dans le contre-jour d’une lumière blanche, et je découvre en m’approchant de lui l’instrument qu’il tient dans ses bras. C’est un basson. Son sourire m’attire, et son regard est large et bienveillant. Il m’invite à l’écoute, et joue quelques sons. Les sons ne me surprennent pas malgré le grave qui fait trembler le pupitre. Je ne trouve cela ni beau, ni moche, mais je connais ces sons que j’entends pour la première fois. J’adopte le basson sans le dire, avec une impression de déjà-vu, et quitte la pièce en laissant derrière moi le sourire de mon désormais professeur. Je le reverrai, il n’en sait encore rien, ma mère qui m’accompagne, non plus.

Mon professeur apparaît en plein cours de solfège, à nouveau il joue les sons adoptés. Des élèves sont-ils séduits ? Qui veut faire du basson ? Je lève la main. Moi. Le sourire de mon professeur s’élargit, son regard aussi, maintenant il sait.

Je ramène la créature pour la première fois à la maison. En ouvrant la mallette sur mon lit, le silence. L’animal s’exhibe démonté en plusieurs pièces, on ne voit pas bien ce que c’est. C’est quoi ce truc ? On s’inquiète mais déjà la fascination gagne. Bon.

Mon premier Fa. Mon professeur commence par m’apprendre le Fa medium, c’est le doigté le plus facile car tous les doigts sont levés me dit-il. Je m’exécute et voici le Fa. Ca vibre. Je m’exécute à nouveau pour le Mi, « pose ton index gauche sur le premier trou ». Voici le Mi. Le majeur, voici le Ré ! L’annulaire, voici le Do… Mes doigts vibrent sur l’air que j’ai obstrué en bouchant les quatre trous, il aimerait sortir mais j’en décide autrement.

Les premiers exercices à la maison. L’animal est plus que toléré. Il me donne une consistance que je n’avais pas. J’ai le sentiment que le basson m’a « complétée ». Il me manquait donc quelque-chose. Les repas avec invités se terminent maintenant toujours de la même façon. On m’exhibe ainsi « complétée » avec le basson. Je dois jouer. Enfin, « ça ferait tellement plaisir ». Je m’exécute. On aime. Je suis à la fois fière et gênée. Je ne sais pas trop pourquoi.

Je progresse. Vite. Les examens se suivent. La lecture de la clé de Fa me parait évidente, et la clé de Sol m’échappe de plus en plus. On parle d’orchestre, de musique de chambre et autres réunions sonores. Partager des sons ? Bon.

Mon premier La. Il faut s’accorder tout d’abord, avec le hautbois. Je cherche à l’imiter au mieux. Mon timbre est plus large que le sien, centré comme une aiguille dont je serais la botte de foin. Je comprime mon ventre sur un point imaginaire. Dans ma tête ce point se trouve dans mon estomac, je cherche l’aiguille dans mon ventre. J’ai envie de me mettre debout pour appuyer plus fort, mais tout le monde autour de moi est assis. Je n’ose pas bousculer un ordre qui me semble établi par d’excellentes raisons inconnues…

Dix it is

Je change d’instrument, mon professeur me le conseille chaudement. Ce ne sera plus du basson français mais du basson allemand. Je m’exécute persuadée par des arguments que je ne comprends pas. Le premier contact me grise. Dans le son, le grain, la rondeur, la fêlure, ne sont plus. Carte blanche! Le lit sonore est toujours là, mais blanc, inanimé, désert, n’attendant que moi. A moi d’y déverser des fleuves, des boues, des ruisseaux, des troncs d’arbres et des ronces. A moi!

Mon instrument m’obéit. Je l’instrumentalise plus encore qu’il n’est instrument. Il éponge mon humeur avec soumission. Je domine.

Je change d’orchestre. Mon La trouve celui du hautbois tantôt avec dépit, tantôt avec mépris, tantôt avec amusement, tantôt avec ennui. Je cherche une autre aiguille, celle qui s’agite au bras du chef. Je cherche à la coller au mieux. Je décide parfois que c’est elle qui décide. Parfois je décide que je ne lui obéirai pas.

Ma première claque me vient de la main électrique de Mendelssohn, Symphonie Italienne, premier mouvement, premières mesures. Je suis laissée en plan dès les premières notes détachées. Les clarinettes et les hauts-bois sont déjà loin, les flûtes mènent la cavalcade et je me déteste déjà. Ma langue ne répond pas à la vélocité de mes doigts. Elle ne frappe pas le roseau assez vite, les autres y arrivent, eux. Ma mâchoire se crispe, le chef ne s’inquiète pas, je me fâche à sa place.

Je découvre que la facilité ne remplace pas le travail. Ça m’embête. J’insiste encore, voire jusqu’où la « nature » me mène. Je travaille quand même régulièrement, pour le plaisir.

Mon plaisir paye, à l’orchestre. Je converse avec un violon. Il joue son thème en soliste tout devant, baigné de lumière, et je lui réponds des tréfonds de l’orchestre dans mon ombre vibrante. Il connait la partition mais ça le surprend à chaque fois. A force, il se retourne pour me montrer qu’il m’entend. A la fin, complice, il me regarde et me sourit aussi, dos tourné au public. Parfois il me tend un piège, pour voir si je le suis. Un léger rubato comme une mouche qui passe sous le nez du chef. Oui coco, message bien reçu, le voilà ton rubato! L’orchestre a cela de pratique, que, quand on est brouillé avec quelqu’un, il suffit de ne pas suivre son rubato. Je mets en pratique. L’animal alors, dans toute sa virtuosité réceptionne, accuse, et refait face à son public. Je ris alors dans mon antre, au dessous de l’anneau ivoire de ma tour d’érable, pour ne pas pleurer.

Je m’investis encore plus en musique. C’est décidé, j’en ferai mon baccalauréat, option musique lourde et tout le tintouin. Ça se passe très bien. Un jour, mon professeur de musique nous passe une vidéo du Sacre du Printemps. Stravinsky. Les premières notes “ondinesques” du basson dans le suraigu avec le bassoniste qui s’accorde exceptionnellement sur des Do 4 au lieu du La medium conventionnel, la tachycardie brimée à coup de bétabloquants, voilà que le bassoniste laisse place à un mirage de transe dansée. Quelques pieds doués d’empathie de collègues venteux glissent sur le sol pour congratuler le bassoniste et voilà que le printemps - dans certaines contrées glaciales - déclenche avec violence la fonte des terres gelées. Un rite sacrificiel accompagne cela, et Stravinsky l’a mis en musique. Le Sacre m’a laissée interdite sur le moment, mais dans les jours suivant je fus condamnée à retrouver ces rythmes. Condamnée à faire vibrer régulièrement mes tempes par ce tintamarre divin. Un jour, me dis-je confiante, moi aussi je m’accorderai sur un Do 4.

Mon professeur s’en va. Il sera remplacé par un autre. Bon.

Je me dissipe. Ca va pas. Je tends l’oreille vers les cours de violoncelle en m’attardant derrière leur porte. L’élève entreprend une lente gamme descendante. En entendant sa descente au paradis, je me demande si je ne me suis pas trompée d’instrument. J’approche les 17 ans il serait encore temps de changer. Dans le non choix je loupe mon examen d’entrée en troisième cycle. Le basson me parle, il se sent délaissé et me le fait comprendre. Monsieur n’est pas content. Ce petit auto-cinéma fantasmagorique me projette en stage de musique option basson lourde, très lourde. J’y découvre les faces cachées du basson, j’apprends à pousser les capacités sonores de l’instrument à son extrême : multiphoniques, flatterzung, glissandi et respiration circulaire. J’y découvre des pièces aussi jouissives qu’injouables tant le niveau surpasse tout entendement. Je me mets à travailler.

Mon cerveau finit par lâcher prise, et ne me ressasse plus en boucle « c’est impossible voyons ». J’accepte de transformer mon corps en une sorte de cornemuse, et pendant que mes joues se compriment pour relayer la pression d’air projeté dans mon instrument, mes poumons se remplissent d’air. Une fois que le plein est fait, mes joues passent le relaie à mon diaphragme. La respiration circulaire en poche, je ne compte plus les heures de trains ni les francs à découverts sur mon compte, et les huit heures quotidiennes de basson me reviennent en une récompense inespérée. Moins d’un an après mon échec pour le troisième cycle, me voilà premier prix de basson à l’unanimité. Je grille ainsi trois années, héritant au passage d’une méchante tendance à l’orgueil tel un diable à ressort accroché dans le dos qui ne me quittera plus.

La musique me hante. De retour d’un énième stage, je rentre chez moi au milieu de l’été nîmois. La porte de ma maison s’ouvre avec Nessun Dorma qui éclate dans ma tête échaudée. Le spectacle est grisant. Le petit couloir familier baigne tel l’entrée d’un konzerthall dans les rayons dorés du mois d’aôut. L’accueil est quelque peu théâtral mais je prolonge l’hallucination. C’est trop bon. Je ne me rappelle pas quand ni comment ça s’arrête.

Dix it is

La répétition d’orchestre était terminée depuis quelques minutes puisque mon basson avait déjà perdu quelques membres. On venait de déchiffrer le troisième concerto pour piano de Prokofiev, et je n’arrivais pas à me débarrasser de ma chair de poule. Ce n’était pas le froid, mais bien Prokofiev qui s’accrochait à ma colonne vertébrale et sur mes bras. Une fois engagée dans l’escalier pour quitter le paradis, j’entends qu’on m’appelle. Le chef veut me voir. Je m’exécute. « Je compte sur toi pour tenir les vents, tu es la plus stable rythmiquement, c’est toi que je regarderais pour les changements de tempo ». « Tenir les vents »… j’ai la sensation de me voir confier une horde de chevaux sauvages. Bien chef, à vos divins ordres! Le diable dans mon dos ne rentrera pas de si tôt.

Je découvre avec Prokofiev la présence du piano dans l’orchestre. Il me fait l’effet d’un grand-frère trop longtemps absent que l’on retrouve subitement autour de la table. Une sensation de « tu es là ». Apaisant. Il est souvent très bavard, se dispute un peu avec vous, essaye d’avoir les faveurs de maman, capable de milles charmes et de milles colères, mais n’est jamais méchant. Le piano dans l’orchestre est un proche qui me manque souvent.

Je suis engagée après une audition-concours dans un orchestre de jeunes musiciens à Paris. Arrivée là-bas pour la première fois de ma vie, j’ai la sensation d’être de retour après une vague absence. Il y a une effervescence dans l’air qui m’enivre immédiatement. Comme on me l’avait prédit, Paris est gris. J’en fais pourtant mon cocon sur le champ. C’est à Paris que je sens le poids du basson. Je ressens pour la première fois le sentiment d’être. Il me semblait que le sol me captait enfin, que j’avais enfin assez d’inertie pour laisser une trace sur mon passage, et que j’étais assez seule aussi, pour qu’on ne la confonde pas avec d’autre. Je suis souvent fatiguée par les kilomètres à pieds avec le basson sur le dos, fatiguée de courir d’une station de métro à l’autre, de monter les escaliers du conservatoire ou de mon immeuble, ou de sauter dans un train, mais j’aime ce poids du basson sur mon dos, même à bout de force, même au bout de la nuit après les après-concert, même au bout de la ville, au bout de tout.

Je travaille donc, dans un orchestre. Ma deuxième claque ne se fait pas attendre et c’est Darius Milhaud qui s’y colle : un Bœuf sur le toit me tombe sur la tête. Tout le monde semble connaître la partition par cœur sauf moi. Le déchiffrage a tempo me largue mon basson et moi, encore une fois loin derrière. Le chef chante ma partie et espère que je me raccroche à sa voix. Autour de moi tout le monde s’affaire. Ils maîtrisent. Ce n’est pas que je ne peux pas le faire, mais toute cette performance, toute cette facilité autour de moi me déconcertent. Je n’aime pas être entourée de meilleurs que moi. Le monde s’écroule à chaque fois. Le son, d’habitude si fidèle se fissure. Les doigts s’emmêlent. Mon air se disperse bêtement. Je deviens médiocre.

Je prends confiance. Le chef ne chante plus ma partie que pour faire référence à mon phrasé. « Faites comme le basson tout simplement. » Lorsque j’entends cette phrase pour le mouvement lent du 23ème concerto pour piano de Mozart, je ne sais pas comment réagir à ce compliment trop lourd. J’ai peur qu’on me déteste, mais je réalise que les musiciens autour de moi sont assez talentueux pour s’en réjouir sincèrement. C’est arrivé aussi pour Poulenc. La voix humaine. Poulenc me semble parler une langue intime et familière, bien que l’intimité chez lui puisse dynamiter le plus robuste des tympans. Notre orchestre accompagne depuis une étroite fosse, une femme éplorée en train de se faire gentiment mais sûrement évincer par son amant au téléphone. Elle dit les mots de Cocteau pour le retenir, nous pleurons du Poulenc avec elle. J’en garde une impression d’éternité. Comme si on avait atteint un haut plateau du monde, en faisant juste semblant d’y redescendre après. Je plains souvent le gars qui l’abandonne au bout du téléphone. Lui n’entend rien. Rien de cette musique. C’est lui que nous pleurons tous, au final. Plus tard, dans les actes les plus anodins de ma vie quotidienne, une salve de ces sons se déverseront sans prévenir dans ma tête, mais si brutalement, qu’acheter mon pain ou descendre d’un bus m’auront fait changer de galaxie plus d’une fois.

Je suis prise dans un stage d’orchestre, pendant mes vacances à l’orchestre. J’avais depuis un moment convoité ce stage pour son chef. Je l’ai longtemps admiré de loin et il vient de s’asseoir à côté de moi, en fin de répétition, sur la chaise vide de mon collègue clarinettiste. Il ressemble à Stravinsky et peut s’énerver plus fort que le Sacre. Il me félicite : « C’est très bien ». Il m’adoube « Si tu as besoin de moi pour quoi que ce soit à l’avenir, appelle moi. ». Je le remercie en disant son nom. D’habitude, je n’aime pas dire à un homme « Monsieur » suivi de son nom. Je ne le fais jamais. Lui oui. C’était comme appeler Brahms « Monsieur Brahms ». Lors du dernier concert sous sa direction, j’avais eu peur pour ma santé. La dernière phrase de l’avant-dernier lied des Kindertotenlieder de Mahler finit en un large ritenueto, et la baguette de mon vénéré chef eut un pouvoir troublant ce jour là. Le ralenti de la fin, je ne l’ai pas suivi qu’avec mes doigts. Mon cœur s’y est mis. Avec le stress, je percevais très bien les battements contre ma cage thoracique. Lorsque la baguette a ralenti, mon cœur a fait exactement la même chose, dans le même temps. J’ai eu un sursaut juste après, et la note a octavié dans le grave. C’était presque parfait si mon cœur ne s’en était pas mêlé. Je n’ai pas raconté cette histoire de battements à « Monsieur Brahms », mais je suis allée le voir après pour m’excuser d’avoir foiré cette dernière tenue. Il m’a dit ceci : « Ne t’excuse pas, je n’entends que ce qui est bien. » Je compris ce jour là à quoi tenait l’autorité d’un chef. Je réalisais aussi qu’il me serait difficile à l’avenir, d’obéir à un autre chef que lui.

Je n’ai pas travaillé ce concours. Le concours d’entrée au Conservatoire national supérieur de Paris. Très peu en fait. Je l’avais beaucoup fait pour mon prix, et je n’étais pas ravie de devoir renouveler l’expérience. La motivation était là pourtant. Je n’ai moi-même pas tout compris de cet échec. Je crois avoir laissé volontairement une distance s’immiscer entre mon travail et mes ambitions. C’était attirant de se laisser aller dans la grisaille poétique de Paris. De sentir que les efforts s’évanouissaient peu à peu, c’était reposant. Je flottais. Le jour du concours, dès les premiers sons, j’ai vu mon professeur prendre sa tête dans ses mains. J’ai compris que quelque chose n’allait déjà pas puisque j’étais encore loin des premiers traits techniques. J’appris par la suite que ma première note était très haute ce qui avait décidé sur l’instant de mon arrêt de mort, le jury n’avais pas voulu entendre un son de plus. J’étais jeune et j’aurai pu me représenter encore trois fois à Paris, et six fois à Lyon. Chaque année, à la saison des inscriptions j’y pensais : « tu peux encore tenter si tu veux… » m’informais-je. Mais non. Et, je n’ai plus retenté le concours.

Je suis blessée. A la mâchoire. Le travail en respiration circulaire, parfois jusqu’à trente minute sans reprendre mon souffle, a tétanisé les muscles précieux à la tenue de l’embouchure. Soutenir ne serait-ce qu’une ronde devient un défi. Je quitte mon professeur qui était déjà parti. Je m’inscris dans un autre cours. Mon nouveau professeur me rappelle mon tout premier. J’aimerai faire bien, j’en suis capable, mais je fais deux, trois sons, et l’envie de m’écrouler par terre me prends. Je n’ai plus de force. Je n’ai plus de souffle. Parfois je réserve le grand amphithéâtre du conservatoire pour travailler. Je me retrouve seule avec mon public invisible. L’illusion me porte sur quelques mesures et je m’écroule à nouveau. Debout, mon basson silencieux dans les bras, je fixe droit devant mon public absent. Tout est vide. Une lumière d’après-concert flotte comme une poussière et vient me souffler des mots chaleureux à l’oreille. Elle me dit, avec toute la bienveillance du monde, que j’ai fait tout ce que je pouvais, que j’ai tout donné, mais que le résultat, c’est quand même ça : le vide.

Dix it is

Je quitte Paris. Je fais quelques kilomètres et rejoins « Monsieur Brahms » pour des cours de direction. Il ne me reconnaît pas tout de suite, je vais vers lui et me présente à nouveau. Il m’embrasse. J’adore cet homme. Mes premiers gestes en direction me consternent. Le diable à ressort chute sourdement à mes pieds. « Monsieur Brahms » trouve mes gestes gracieux et me demande si j’ai fait de la danse. Non. Le compliment me va droit au cœur mais ceci n’est pas un cour de danse, et ma médiocrité me donne la nausée. Je n’insiste que très peu. « Monsieur Brahms » s’en inquiète à la sortie d’un cours. « Je n’aime pas te voir comme ça, tu reviens avec une autre tête la prochaine fois d’accord ? » J’adore cet homme. Je m’en vais cette fois-ci pour de bon, en silence, sans explication. La colère de mes échecs me paralyse, et je ne trouve pas le courage de dire au revoir. Je pars ainsi, dans une incontrôlable insolence. Pardon « Monsieur Brahms »…

Je fais encore quelques kilomètres. Toujours plus loin de Paris. Assez pour sentir à nouveau le cagnard du sud sur ma peau. Mon compagnon silencieux me suit, interdit. Je veille une mourante pendant ce qui sera ses neuf derniers mois. C’est mon nouveau travail. Cette personne qui s’en va est peintre. Américaine. Je l’accompagne avec patience, sans savoir si ses caprices sont des coups à la mort qui approche ou à l’art qui s’en va. Elle est souvent contrariée. Ca m’oblige à l’être moins. Souvent, je m’assois près de son lit. Elle me raconte sa vie. Ses rencontres. Stravinsky. Je sens mon cœur s’arrêter. Picasso. Casals. Isaac Stern, avec qui elle a été proche. Très proche. Je n’ose plus parler. Je prie le ciel qu’elle continue. Elle continue. En me tapotant régulièrement sur la main alors, elle me parle d’ « Isaac ». Je crois avoir quitté son lit sans un mot. Abasourdie. Il me faudra plusieurs mois pour oser l’indiscrétion : « Dites-moi…, euh…Stravinsky … ». Je n’ai pas eu besoin de bafouiller plus. Elle l’avait croisé aux Etats-Unis pendant la guerre. Il y avait une rencontre d’artistes chez un ami, et il était là, assis dans un coin, au milieu de l’agitation. « Un petit bonhomme rigolo » conclut-elle. Un petit bonhomme rigolo, assis dans un coin, là, au milieu de l’agitation. “Biensûr” riais-je intérieurement.

Un de ses voisin et ami est aussi un artiste. Comme elle il peint, mais elle, ne peut plus peindre. Elle veut m’entendre au basson. Je lui parle de mes maux, et n’en croit pas un seul. Forte de ses caprices, elle m’y oblige. Je reprends tout en haut à son atelier de peintures abandonné. Il fait chaud, je n’ai pas envie de souffler. Je souffle. Ca vibre. L’atelier est immense, de nombreux tableaux en vrac baignent dans une poussière dorée. Ils m’écoutent, contraints, dans leur religieuse immobilité. Je perçois en eux un air de supériorité. Ils semblent tous d’accord sur mon triste sort. Je joue de sorte à leur donner raison, et ne fais aucun effort pour les contredire.

Quelques temps passent entrecoupés d’épisodes à l’atelier. En quittant mes impitoyables juges, je surprends une conversation entre ma peintre qui s’en va et son ami. Elle, fière « Elle rejoue !». Puis, psychologue « Mais il ne faut surtout pas lui parler de sa mâchoire. » Lui, complice et ravi. « Non, surtout pas. ».

Prisonnière de son lit, elle passe beaucoup de temps à s’enregistrer. Elle se raconte. Puis, elle s’écoute. Elle ne s’écoute jamais en ma présence, j’entends souvent alors l’enregistrement depuis la cuisine au rez-de-chaussée. Je ne sais pas si c’est l’écho de l’appareil, son parler américain, ou son souffle court, mais ces épisodes me plongent dans une atmosphère très « Amérique des années 50 ». Inexplicablement, j’éprouve à ces moments là une nostalgie folle pour ce pays que je ne connais pas, à cette époque où je n’existais pas. Ces moments d’écoute, c’est toute l’Amérique des années 50 dans le creux de mon oreille. J’ai les mêmes fourmillements qui me prenaient quand je courrais le long des quais de Seine à Paris, en retard pour je ne sais où, avec le basson sur le dos. Dans ces moments là, dans la cuisine, seule, entre deux carottes épluchées, je me dis qu’il ne manque plus qu’un petit bonhomme rigolo, assis, dans un coin, juste là.

Dix it is

Deux caddies se croisent dans un supermarché et je reprends contact avec le responsable de mon tout premier orchestre. « T’es pas à Paris toi ? » Plus. « Tu sais qu’on joue la 6ème de Tchaïkovski, tu veux pas revenir ? » La 6ème de Tchaïkovski ne se refuse pas quand on est bassoniste. Non seulement on ne se refuse pas, mais on pose un genou à terre et on propose de payer le demi-dieu à roulette qui se trouve en face de vous s’il le faut. Oui, je veux revenir. Autant préciser que je me suis étouffée dans mes sanglots au moment de régler mes courses. C’est que, là tout de suite, je ne m’y attendais pas, au coup de Tchaïkovski.

Les laborieux exercices hebdomadaires dédiés à mes amis peinturlurés à l’atelier abandonné ne portent pas leurs fruits comme je l’espérais. La première phrase de la 6ème symphonie de Tchaïkovski me vide de mon sang. C’est une longue phrase, dans un grave pianissimo, qui se conduit comme une interminable anguille, et se travaille avec une force sourde. Le temps pour respirer entre chaque phrase et très court, et il faut pourtant faire le plein quand ce genre de route vous attend. Il faut être un puits sans fond de souffle pour faire ronronner cet énorme chat sauvage. Il faut être fort, physiquement. Et si fin au niveau de l’embouchure, pour tenir l’anche à l’endroit ou le son va exister, et pas à côté. C’est une phrase qui fait partie des classiques des concours d’orchestre pour son effet sélection naturelle, à bon entendeur : « fillettes interdites ». Je sais que je peux le faire puisque, ça marche, « à la maison », mais cette fois, à chaque note, j’entends ma propre désescalade. Je la mesure. Je la vois. C’est bien ça. J’ai tout perdu.

Malgré mon sentiment de décrépitude, je vois des regards fascinés par cet étrange « grand- père » qui décidément, chante grave. Même mal fagoté, le grave fascine et masque la fatigue, la blessure, et la déroute. On aime. J’ai envie de pleurer.

Je me revois alors. Il n’y a pas si longtemps. Au dernier balcon du Théâtre des Champs Elysée, à Paris. Notre orchestre y jouait entre autres, dans le cadre de concerts pour enfants, le Carnaval des Animaux de Camille Saint-Saëns. Le basson muselé par un méchant tacet dans cette partition, j’étais allée écouter mes amis tout là haut, seule dans cette majestueuse salle vide. Quand je me trouvais dans cette salle, je sentais presque les vibrations de fureur qui avaient pris le public dans ce lieu, en 1913, lors de la création du Sacre. Beaucoup de choses avaient été reportées sur cet épisode peu classieux de la musique, et il respirait en effet comme un fantôme de pagaille dans cet endroit. C’était palpable, une sorte d’esprit-raffut qui pétillait dans l’air. De là-haut donc, un peu le cœur vers Stravinski, j’écoutais la générale du Carnaval. C’était beau. En levant les yeux, j’apercevais la fresque sur la voute du Théâtre. C’était merveilleux. Le paradis n’est pas loin dans des moments comme ça, il est juste là. Mais, même en tendant la main, de tout là-haut, c’est encore loin.

La 6ème de Tchaïkovski va bien au désespoir, mais j’étais trop choquée sur le moment par mes tristes prouesses pour m’en rendre compte. Je l’avais tellement écoutée en boucle auparavant que j’avais fini par m’émerveiller plus encore de ses lumières. Il y a des percées de bonheur à enterrer toute la tristesse du monde à certains moments. Beaucoup de larmes de joie en fin de compte, même si le pouls mourant des contrebasses nous laissent bien seuls, à la fin.

Dix it is

Quelques mesures à compter et mon esprit se perd. Nous sommes en plein concert. Pour Tchaïkovski. Je scrute le public dans sa pénombre. Ils sont tous assis, silencieux, ils écoutent sans bouger. Ils me semblent plus réels qu’avant. Je perçois des hommes, des femmes, des enfants. Je m’en veux d’avoir ignoré toute cette vie pendant tout ce temps. Le monde s’était arrêté au bras du chef depuis trop longtemps. Certains enfants sont comme hypnotisés, bouche bée, un doudou abandonné pendouillant sur l’accoudoir d’un fauteuil non loin d’eux. D’autres implorent leurs mères de quitter les lieux, quelque chose en ce bas monde nommé musique leur donnent envie de rentrer chez eux, et c’est urgent.

Je continue mon incursion dans le public et m’arrête sur une place vide. Je n’ose m’y installer même en pensée, car quelque chose me dit que ce sera là ma place dans pas longtemps. Quelque chose me dit que je vais être bientôt, moi aussi, quelqu’un assis parmi ces rangs de silence extasiés. Quelque chose me dit qu’à l’avenir, j’aurai tout le temps de m’asseoir dans l’un de ces fauteuils, d’y creuser ma place, et qu’un enfant abandonnera peut-être son doudou sur mon accoudoir, me laissant là un bien semblable compagnon. Quelque chose me dit, aussi, qu’à mon tour je serais ignorée du regard saturé de lumière des musiciens, et que je connaîtrais, à mon tour, la pénombre.

La perspective de devenir celle qui écoute me saisit. Je m’ordonne de me débattre encore un peu, avant l’inévitable noyade. Justement, le programme suivant annonce l’arrivée de Shéhérazade. Rimsky-Korsakov. J’eu très peur, en découvrant la partie de basson. Une suite infinie de rondes dans un tempo très étiré pour commencer, de quoi me lessiver sur le champ pour le reste de la partition en forme d’atelier chant et d’atelier tricot. J’avoue avoir bricolé dans l’urgence trois anches différentes pour l’occasion, histoire de ne pas avoir à encaisser une fois de plus les coups qui m’avaient déjà assommée.

Les premières répétitions me propulsent bien loin de mes soucis de roseaux. Le mouvement pendulaire du bateau de Sinbad dans la mer agitée me rappelle des souvenirs de petite fille. La mer agitée. Les gifles qu’elle me mettait tandis que je me roulais dans le sable mouillé, avant de se retirer comme une lâche pour venir me frapper encore, pendant que le soleil et le sel cuisaient ma peau. Puis, au cœur de la garrigue, cette immense balançoire qui m’emportait jusqu’à gratter les plus hautes branches des pins avec leurs aiguilles sèches et piquantes, de la pointe de mes pieds nus.

Je reviens à Rimsky, en gardant au nez l’air parfumé de thym et de miel de la garrigue, et je m’applique à tenir mes rondes. Une attaque, une tenue, une coupure. Une attaque, une tenue, une coupure. De façon à pousser mille et une fois cette gigantesque balançoire qu’est la mer de Sinbad. Une monumentale harmonie en mouvement repose sur ces rondes. Quand elles changent de ton, tout bouge.

Je réalise que c’est la partition parfaite pour se noyer, je remercie le sort de cette subtilité, et me laisse emporter par le fracas des vagues, tout au fond.

Dix it is

Il y a quelque chose à la surface. Un disque de lumière clapote doucement. De la lumière, des voix se font entendre. Des gens se parlent. Des rires éclatent. C’est attirant.

J’ai bien envie de rester ici, recroquevillée au fond des eaux. De contempler du fond, la surface. Ce serait charmant.

Il se passe quelque chose à la surface. La curiosité me saisit. Du fond des eaux je me redresse, et tend l’oreille vers la lumière. Une main chaude me saisit par la nuque. Un bras s’enroule autour de ma taille. Des jambes s’entrelacent, en canon, aux miennes. Je suis transportée vers le disque de lumière. Je sens le courant chaud onduler sur mes membres, et bientôt, l’air vif du monde sur mon front.

Je dégage mes épaules des flots. Je respire. Mes pieds crissent sur le sable chaud. Je marche. Une main caresse mes cheveux. Je cours. Un regard se pose sur moi. Je vole.

Je suis bien, à la surface.

Dix it is

C’est différent. Il n’y a plus de thème, plus de reprise, plus de pont. Il n’y a plus d’audition, plus de concert, plus d’applaudissement. Il n’y a plus d’accord, plus d’écoute, plus de justesse. Les pieds ne frottent plus le sol que pour se rendre quelque part.

La musique du monde a pris le dessus. Avec ses sifflements, ses craquements. Un moteur s’emballe, un enfant crie, des talons martèlent le sol. Tout près de moi, un papier journal frétille entre les doigts calleux d’un vieil homme, tandis qu’une porte automatique se referme en un soufflet autoritaire.

Le monde, de sa bouche pleine d’air, de terre et de ferraille, rumine ainsi sans cesse, comme un vieil animal las. Sa musique me fatigue. Je perds un peu le goût de l’ouïe, et me ferme à la musique. Je suis fatiguée. Je ne veux plus rien entendre.

Je voudrais comprendre ce qu’il se passe autour de moi. Quel est ce monde ? Que se passe-t-il vraiment, à la surface ? Je fais en sorte de mettre le basson hors de ma vue. J’ai besoin qu’il n’existe plus pour comprendre. Que se passe-t-il vraiment ? Je suis curieuse. Je veux savoir. Comprendre. Quoi ? Dites-moi !

Les portes de l’université s’ouvrent sur une masse informe. Des jeunes gens, plus jeunes que moi, en nombre. J’ai du mal à aller vers eux. Je n’ai pas l’habitude de me présenter avec des mots. Les sons du basson faisaient si bien les présentations autrefois. Rien à prouver, tout à entendre, c’était si facile, si évident.

Apprendre me donne envie d’apprendre. Découvrir m’enivre. Mon zèle ne me rend pas plus populaire auprès de mes jeunes compagnons sur le chemin de la connaissance. J’en ai bien conscience. Faire des efforts pour eux me fatigue d’avance, et l’idée de devenir médiocre pour leur déplaire moins ne me traverse pas l’esprit un quart de seconde. Il est trop tard, je les méprise déjà. C’est plus fort que moi.

Seule. J’apprends. Les années passent, les diplômes rentrent dans la poche.

Un professeur d’économie demande à me voir après la période des examens. Il est contrarié. Qu’est-ce que c’est que ce travail ? Je ne vous ai pas demandé de me remâcher le cours, mais de me dire ce que vous en pensez. J’abdique. Oui, effectivement. Je ne lui dis pas que je suis déjà très heureuse de passer de « basson », à, « remâcher » le cours de politique industrielle de la commission européenne. Je ne lui dis pas, et espère m’en sortir en marmonnant quelques excuses et promesses pour la prochaine fois. J’avais presque atteint la porte quand j’entends à nouveau sa voix : Et la musique ? Touchée. N’oubliez jamais la musique, c’est ce qu’il y a de plus important…. Coulée.

Dix it is

La musique. Evidement c’est le plus important. Evidement je ne l’ai pas oubliée. Elle était là quand j’écoutais mes professeurs me parler du monde. Je l’avais confinée dans un recoin de ma vie, en compagnie du sort que l’on réserve aux amis d’enfances qui vous ont un peu trahi. Pas de haine, pas de rancœur. Un peu de distance c’est tout. Pour se protéger, rien que ça.

La musique. J’y suis venue par amour. Pour un homme, un musicien. Je voulais qu’il s’intéresse moi. Il ne s’est jamais intéressé à moi. Mais, je suis restée prisonnière du chant des Sirènes. Elles ne m’ont jamais relâchée. Elles m’ont fait miroiter des délices, et puis, la frustration de n’être que celle qui écoute. Mi-morte et transie à la fois, à jamais prisonnière de la Beauté.

La musique. La musique me murmure souvent, que ce que nous cherchons tous si désespérément existe déjà. Dans le creux de nos mains. A portée de nos silences. A la croisée de nos regards. La musique me murmure souvent, qu’on ne peut pas aimer du bout des doigts. Qu’il faut donner en quantité. Et que c’est affaire de corps. La musique me murmure souvent, qu’un jour nous ne ferons qu’un avec la Beauté, et qu’alors, un chant retentira de la mort du vide.

Dix it is

C’était arrivé très simplement. Une amie m’avait suppliée. Elle venait de perdre sa maman. Accompagne moi s’il te plait. C’est la Deuxième de Malher, la Résurrection. J’y suis allée pour elle, et c’est comme ça que je me suis retrouvée de l’autre côté des lumières. C’était moins dur que ce que je pensais. Peut-être parce que je n’avais pas eu le temps de penser justement. J’étais peinée pour mon amie, et sentir sa détresse m’emplissait la tête de tout sauf de musique. Malher a longuement défilé devant moi, tel un immense navire blanc sur une mer froide et embrumée. A la fin du concert, mon amie est restée assise un moment, bien après les applaudissements. Elle observait les régisseurs qui débarrassaient les pupitres et tout le matériel. Puis elle s’est levée, elle a commencé une phrase Les paroles…et s’est mise à pleurer. Les paroles l’avaient touchée, j’allais la prendre dans mes bras quand j’ai vu son sourire. Le sourire, c’était Malher. Le grand navire blanc l’avait bercée le temps d’une sombre traversée. Plus tard, elle n’en finissait pas de me remercier d’être venue avec elle. Dans le même temps, je n’en finissais pas de rendre grâce intérieurement à quelqu’un d’autre.

Dix it is

Un violoncelle s’est invité chez moi. Il est revenu, comme toujours, à l’improviste, en pointillé. Soit il me prend d’en louer un chez un luthier, soit une amie me confie le sien, le temps d’une pause. Dans les deux cas, le violoncelle est un invité surprise, qui trouve sa place en bon chien de faïence, dans une petite chambre isolée, à côté du basson.

Quand je fais irruption dans la petite chambre, je jette un coup d’œil, voir s’ils sont toujours là, ou si des fois, ils ne se seraient pas battus en mon absence. Non. Tout va bien. Ils s’ignorent dans une rivalité muette et féroce. Pas un pour rattraper l’autre, me dis-je.

Parfois, je prends le violoncelle. Le basson, jamais. Travailler le basson, c’était pour devenir musicienne en orchestre, pas pour avoir comme public mes plantes vertes et ma salle à manger. Ca a marché un temps. Mais aujourd’hui, le contrat est brisé. La contrariété installée. La frustration, cuisante.

Le violoncelle me change peu les idées. J’ai l’impression de jouer le même instrument, avec les mêmes difficultés. Je retrouve les mêmes sensations, seuls les membres sollicités changent. Il est toujours question de pression et de vitesse d’air. Le timbre est réglable au grain près. Seul le fait d’avoir à gérer une longueur limitée d’archet m’apprends à mieux maîtriser la gestion de l’air et la conduite du phrasé. La capacité en air est beaucoup plus inégale est abstraite chez les vents, et rend facilement la gestion de l’air aléatoire et improvisée. S’il y une chose que les cordes peuvent apprendre aux vents, c’est bien ça. Mais seulement ça.

La grande difficulté est le temps. Il en faudrait tellement, pour retrouver entre les doigts et l’archet, l’intimité qui s’est construite entre le basson et mes entrailles. Chaque note, selon l’intention qu’elle demande, sculpte sa cavité charnelle, met à disposition les muscles choisis, et fait résonner certains os plutôt que d’autres. La note existe déjà, dans le corps configuré pour elle, avant d’électrocuter l’air. Tout comme la phrase est aspirée, avant d’être rendue à la parole et au chant.

Violoncelle ou basson, l’effet est là. La musique rend la force et résigne la violence. Cette violence dont seules sont capables les petites filles, enragées de voir les petits garçons plus forts qu’elles. La musique snobe la nature qui snobe les petites filles. La musique est une vengeance de petite fille. Un lieu sûr. Une faille dans le chaos.

Dix it is

La vie poursuit son cours indélébile. Le jour s’étire de tout son long, repoussant la musique toujours un peu plus loin. Elle m’échappe. Je l’abandonne.

Les heures s’accordent docilement aux couleurs du ciel et aux parfums du dehors portés par le vent, comme un lot de consolation. Régulièrement, les lunes se succèdent, ponctuelles, et font rejaillir ça et là, les regrets.

De temps en temps, je m’inflige le spectacle de ce qui aurait pu être, et m’invente des lunes, qui me perforent de leurs ombres géantes. Parfois, dans la cuisine, je mets la radio. La musique m’accompagne dans mes tâches diverses et variées, essentielles et banales. Il faut manger pour vivre, et la musique dans l’appareil me crépite que tout ceci n’est que le début d’un grand tout, insatiable. Manger ne suffira pas. Vivre non plus.

Alors qu’il n’en est rien, les choses se font étranges et menaçantes. Ma vie prend un cours improvisé où chaque obstacle prend sa place impunément, avec aise. Et ce que je croyais être l’horizon s’agglutine chaque jour en un amas de souvenirs malades.

↜↜↝↝

Ce que je n’avais pas prévu, alors, au-delà de l’exercice impossible du deuil éternel qu’est devenu la musique, c’est que son parfum est plus violent que les déchirures de ses épines.

Vivre avec elle, c’est se faire massacrer au jour le jour par la Beauté, et en rejaillir indéfiniment. C’est être mis à mort pour vivre invincible, si fort dans la peur et si grand dans la faiblesse, qu’il me prend de trembler d’effroi pour ces ennemis qui mettraient un jour du cœur à me nuire.

La musique et son poison de basson sonneront à jamais le cours radieux d’une bataille gagnée d’avance.

Ma bataille, ma réussite. Ma joie infinie.

Elektra

27 novembre 2007

This is the hand

Classé dans : J.E — Elektra @ 14:22
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Etude de main (27/11/2007)

Elektra

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