Dix it is

3 juillet 2009

Houston on a un problème

Classé dans : C.R.I.T.I.Q.U.E — Elektra @ 19:18
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[Au Matricule des Anges]

Bonjour,

C’est un ami que je ne sais plus comment remercier qui m’a abonnée à votre revue, et bien que je ne cesse d’apprécier toujours plus le cadeau, il me faut sonner le signal d’alarme.

J’ai du mal avec un détail peut-être mais qui m’atteint péniblement, au point que je jette l’écrivain avec l’eau du bain sans même lire vos articles. What a pity!

Je m’explique : à chaque fois qu’un écrivain me regarde férocement dans le cadre de sa photo, je le raye de ma susceptible carte. Je suis au courant pour avoir un bout de corde sensible moi aussi, que les artistes ne sont pas là pour sourire béatement, mais de là à chercher dans ma mémoire quel steak j’ai bien pu leur subtiliser il y une marge que, au moins le bonheur – tout relatif j’en conviens – d’être écrivain, pourrait réduire à un semblant de courtoisie.

Que s’imaginent-ils au juste? Que leur masque de dédain fassent fondre leurs lecteurs comme des midinettes? Parfois leurs mimiques en deviennent si ridicules, qu’ils me font penser à ces artistes en herbe qui empruntent le caractère de cochon des plus grands, à défaut d’approcher un jour leurs talents.

Aussi je remercie ceux qui résistent à la tentation de l’ingratitude envers leurs propres dons, tels des Narcisse penchés sur l’eau et contemplant comme il se doit leur beauté. Comment peut-on faire autrement, que sourire à l’oiseau, quand on porte en soi l’écriture? Question.

Elektra

Courriel du coeur et de la rate au court-bouillon posté en ce jour

28 juin 2009

The way you make me feel?

I feel good!

Bonne nouvelle : Le Basson a remporté parmi six autres lauréats le concours Quelles nouvelles?organisé par l’Espace Pandora. La publication des textes sera fin prête pour janvier 2010.

Merci à tous ceux* qui ont poussé pépé** dans les orties, ça lui a réussi!

Elektra

* SL, TF, DF, MF, JF, OL, CL, AB, MP, MB, CF, AR,  Mr JA et ses stagiaires!

** pépé = grand-père = basson

ps : titre en hommage à MJ bien sûr…

9 mai 2009

Avis aux amateurs de sac poubelle volant

Classé dans : M.U.S.I.Q.U.E — Elektra @ 12:33
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Je vous tiens. Je vous ai vu de mes yeux vu, il y a dix ans dans les salles de cinéma, vous prostrer tous devant cette scène. Cet instant. Un sac poubelle qui vole et qui danse sur la musique de Thomas Newman. Une salle entière la bouche fermée, les mains à plat sur des jambes sagement alignées, les pieds fondus disparus je ne sais où, les yeux et les oreilles comme jamais.

Petit rappel avec cet extrait du film American Beauty, de cet instant que vous n’avez jamais oublié si jamais vous l’avez vu, “the most beautyful thing he’s ever filmed”. Wanna see?

Tout ça pour? Parce que je ne parviens à évoquer une personne qui m’est chère – sans que cela soit réciproque et ne le sera jamais -, au sujet de qui il me faut invoquer une poésie pour parler de la sienne. Il était donc une fois Franz Schubert et son sac poubelle qui vole…

Tout de suite, bouffons la truite! Merveilleuse truite, haïssable truite; qui de son œil frais et moite flingue “Le Roi des Aulnes” qui tue les enfants. Pour les flippés, papa est là.

Pour les autres, tendez-donc une oreille à “Une Ballade écossaise” (“Eine altschottische Ballade”), puis suivez scrupuleusement la posologie du docteur. Pas plus que sa musique Schubert ne vous touchera, il s’assiéra simplement à vos côtés et vous atteindra ainsi dans votre intégrité physique. Il se peut qu’il vous blesse si vous flirtez avec sa dangereuse présence.  Il vous dira des choses que vous écouterez comme un aveugle, anesthésiant tous vos membres moteurs, et vous prendrez goût au froid de son étreinte, cette chose glaçante mais aimée parce que familière et chaudement enfouie. Le sac poubelle décolle sous les Ô de Eduard. Le mal ronge Eduard. Eduard nous ronge. Pour les flippés, même maman n’est plus là. *

Il se passe des choses hallucinantes ( = rares et précieuses) dans la musique de Schubert.  On y croise un monde fou. La ligne de basse est toujours chantée, mélodieuse, pourvue de la faveur du thème, évoquant Tchaikovsky et Chostakovitch. La mélodie est quasi-systématiquement la résultante de l’harmonie évoquant Bach et Brahms, lorsque celle-ci n’est pas officiellement contrapuntique (fugue et choral).

Un mot sur le choral. Cette forme où l’on retrouve la sérénité des choses emmenées dans le respect des lois physiques de la nature. Une levée, un posé, une tenue,  un lâché. Des objets sonores religieusement déposés dans un berceau de paille en guise de notes. Une succession d’attaques et de silence, une ode à la sacralité. Un instant de pure symétrie des sens.

Le rapport texte/musique est poussé à son extrême sensualité. Si Schubert n’apporte pas de réponses à d’éternelles questions métaphysiques, il en dévoile du moins la musique qu’elles joueraient si elles devaient nous être révélées. Voir-écouter “Gesang der Geister über den Wassern” (“Chant des esprits sur les eaux“) et entendre le bruit de l’éternité (Ewig).*

Restons sur les eaux, juste pour dire que l’on y a croisé en barque Poulenc, Bartok, Mahler et Fauré. Impossible? L’eau peut pourtant tout contenir, l’intemporel et la modernité. Schubert n’est pas “la truite” mais le poisson merveilleux,  “un tendre amant” comme “le vent est pour la vague”.**

** (Goethe, 1820)

* Franz Schubert – Weltliche Gesänge / Gesang der Geister über den Wassern (CD) – Accentus (Interprète)

Schubert

Elektra, qui faillit ne jamais entendre ‘Ewig’, si WebOL ne veillait.

19 avril 2009

Je veux entendre le chant des colonnes

Phèdre et Socrate, en écho à MusicOL et ArtOL :

Socrate

Si je rencontrais cet Eupalinos, je lui demanderais quelque chose encore.

Phèdre

Il doit être le plus malheureux des bienheureux. Que lui demanderais-tu?

Socrate

De s’expliquer un peu plus clairement au sujet de ces édifices dont il disait “qu’ils chantent”.

Phèdre

Je vois que cette parole te poursuit.

Socrate

Il est des paroles qui sont des abeilles pour l’esprit. Elles ont l’insistance de ces mouches, et le harcèlent. Celle-ci m’a piqué.

Phèdre

Et que dit la piqûre?

Socrate

Elle ne cesse de m’exciter à divaguer sur les arts. Je les rapproche, je les distingue; je veux entendre le chant des colonnes, et me figurer dans le ciel pur le monument d’une mélodie. Cette imagination me conduit très facilement à mettre d’un côté, la Musique et l’Architecture; et de l’autre, les autres arts. Une peinture, cher Phèdre, ne couvre qu’une surface, comme un tableau ou un mur; et là, elle feint des objets ou des personnages. La statuaire, mêmement, n’orne jamais qu’une portion de notre vue. Mais un temple, joint à ses abords, ou bien à l’intérieur de ce temple, forme pour nous une sorte de grandeur complète dans laquelle nous vivons… Nous sommes, nous nous mouvons, nous vivons alors dans l’œuvre de l’homme! Il n’est de partie de cette triple étendue qui ne fut étudiée, et réfléchie. Nous y respirons en quelque manière la volonté et les préférences de quelqu’un. Nous sommes pris et maîtrisés dans les proportions qu’il a choisies. Nous ne pouvons lui échapper.

Phèdre

Sans doute.

Socrate

Mais ne vois-tu pas que la même chose nous arrive dans une autre circonstance?

Phèdre

Quelle chose?

Socrate

D’être dans l’œuvre de l’homme comme poissons dans l’onde, d’en être entièrement baignés, d’y vivre, et de lui appartenir?

Phèdre

Je ne devine pas.

Socrate

Hé quoi! tu n’as donc jamais éprouvé ceci, quand tu assistais à quelque fête solennelle, ou que tu prenais ta part d’un banquet, et que l’orchestre emplissait la salle de sons et de fantômes? Ne te semblait-il pas que l’espace primitif était substitué par un espace intelligible et changeant; ou plutôt, que le temps lui-même t’entourait de toutes parts? Ne vivais-tu pas une plénitude changeante, analogue à une flamme continue, éclairant et réchauffant tout ton être par une incessante combustion de souvenirs, de pressentiments, de regrets et de présages, et d’une infinité d’émotions sans causes précises? Et ces moments, et leurs ornements; et ces danses sans danseuses, et ces statues sans corps et sans visage (mais pourtant si délicatement dessinées), ne te semblaient-ils pas t’environner, toi, esclave de la présence générale de la Musique? Et cette production inépuisable de prestiges, n’étais-tu pas enfermé avec elle, et contraint de l’être, comme une pythie dans sa chambre de fumée?

Phèdre

Oui, certainement. Et même j’ai observé que d’être dans cette enceinte et dans cet univers crée par les sons, ici ou là, c’était être hors de soi-même…

Paul Valéry, Eupalinos ou l’Architecte, 1945 (Extrait de)

Elektra

6 avril 2009

LMDA m’en pose des questions

Classé dans : C.R.I.T.I.Q.U.E, L.I.V.R.E — Elektra @ 13:56
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Et Elektra y répond :

Quelle critique littéraire attendez-vous?

J’attends d’un critique littéraire et de son ouvrage, courage et générosité. Un peu ce que j’attends d’un auteur, même si le voyage (lecture d’un livre/ lecture de la critique d’un livre) n’est pas le même.

Le courage d’être soi d’abord. C’est-à-dire d’avoir une sensibilité, à soi, pas celle du voisin en somme. Car l’avis du voisin, je l’ai, gratuitement, tout les jours en prenant l’ascenseur pour le rez-de-chaussée. Savoir l’exprimer – cette sensibilité – en exposant de façon agréable (un style quoi!) quels sont les critères d’appréciations sur lesquels la critique s’est pensée, affirmée et écrite. Ce qui permet au lecteur de s’identifier ou non à la sensibilité du critique et de le suivre sur son verdict ou non.

Le courage de nager à contre courant ensuite et surtout. C’est sur ce point que la lectrice que je suis se ramasse ses plus méchantes tromperies sur la marchandise. Combien de livres encensés à l’unanimité de la rentrée littéraire et autres manifestations réjouissantes m’ont fait me sentir si seule au monde après lecture d’un livre minable que vos semblables avaient osé me conseiller.

J’attends de vous – critiques – un conseil, et vous me trahissez! Si un livre est minable, de grâce dites-le! Avec métier, mais dites-le…

Encore récemment, mon porte-monnaie et moi avons perdu 19,50 euros dans des pages d’une scolarité consternante, ce n’est “que” 19,50 euros mais le rapport qualité/prix a de quoi faire rougir Dame Exception Culturelle en personne.* (Ceci n’est pas du mauvais sang gratuit, j’ai de quoi justifier ce jugement, il suffit de demander). Mais la critique négative n’est pas de bon ton, – comme c’est pratique! – et j’entends / je lis souvent, qu’il vaut mieux essayer de faire mieux que de critiquer. Expliquez-moi alors pourquoi cette généreuse loi de bisounours ne s’applique qu’à la littérature? Arrêtons de descendre dans la rue et essayons de faire mieux nous-mêmes pour tout dans ce cas là!

Soyons logiques…!

D’où la générosité. La générosité de mettre du cœur à la critique. De la sincérité. Des scrupules… un minimum! Du cœur, mais aussi du corps, et de l’esprit s’il reste de la place – je ne dis pas ça méchamment, je pense sincèrement que l’esprit n’a pas toujours forcément sa place en tête.

Bref, de vous impliquer avec votre sensibilité dans celle d’un auteur au nom de la nôtre. Courage!

Merci pour cette occasion de s’exprimer sur ce sujet, c’est fait! Et merci encore à LMDA pour son travail salutaire.

Elektra

27 mars 2009

Rapport de stage

Classé dans : C.R.I.T.I.Q.U.E, L.I.V.R.E — Elektra @ 13:58
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Monsieur Gaudé,

Combien de fois me suis-je mordu les phalanges pour ne pas acheter vos livres. Gambadant joyeusement dans les rayons de librairies avec des lectures prioritaires en tête, je passais devant vos œuvres la mort dans l’âme et le plus dur fut ce jour de 2004 où vous me happiez littéralement – au sens littéral du terme – avec ce titre irrésistible : La mort du roi Tsongor. Tout, l’illustration, votre nom en forme de participe passé avec cet accent qui nous change tant des er et des et, et ce titre ; allaient faire de moi une de vos futures spectatrices une fois que j’en aurai eu fini avec d’autres sorciers dans le genre. Allez comprendre pourquoi, la mort d’un roi est un thème qui me fascine. Mon peuple a connu des rois, des naissances de rois, des règnes de rois, des morts de rois, moi pas. L’exotisme d’un temps révolu et révolutionné, ajoutons-y l’Afrique ni plus ni moins, et je suis à vous lunettes et âmes. Mais pas encore, je ressors pour l’instant de ma librairie fétiche en compagnie de Classiques que mon insolente adolescence attardée m’avait fermement déconseillé de lire.

Il fallut attendre ainsi 2008, après d’autres chants de Sirènes tel que Eldorado, La Nuit Mozambique, et la bénédiction unanime à l’unanimité de la rentrée littéraire, pour que votre nom passe en tête de liste de mon porte-monnaie, avec cet autre thème que vous proposiez : la descente aux Enfers.

J’ai donc lu La Porte des Enfers, et me sont revenus des souvenirs de petite fille, particulièrement cette période pénible des non et des pourquoi, et leur éternelle non-réponse.

Non d’abord, parce que je ne peux accepter de croire qu’un petit garçon de 6 ans – votre personnage de Pippo, fils de Matteo De Nittis – qui plus est, est assassiné ; aille tout droit en Enfer après sa mort. Qu’a-t-il donc fait pour mériter ça ? La question peut sonner des plus mièvres mais même en arrachant 666 fois la tête de la Barbie de sa petite sœur, je ne vois pas quelle diablerie serait assez odieuse pour accueillir cette esquisse d’âme. Mais mettons ça sur le compte des inévitables incohérences de la fiction…

Non ensuite, – et là je ne vous suis plus du tout – une fois la mission impossible, irréelle, impensable accomplie (le petit Pippo revient des Enfers), les lois de votre récit n’en tiendront pas au courant la mère… ! Alors que c’est la mère qui – pour ne pas devenir folle de chagrin – a demandé à son Mattéo de sortir leur fils des Enfers. Vous vous débarrassez alors de nous - lecteurs endeuillés en puissance – en une phrase, une seule : « Quel garçon de six ans pouvait entendre pareille histoire sans devenir fou ? » Le petit garçon de six ans se retrouvera donc le seul sain d’esprit au milieu d’une foule de malades, lecteurs compris. Mais mettons ça sur le compte des inévitables gueules-de-bois.

Pourquoi, donc.

Il est désagréable pour un lecteur sensible au genius loci des villes, de se faire entraîner dans un récit installé à Naples qui a tout d’un Echirolles en Isère. Naples est une ville si effervescente, si palpable, si grande-gueule, que vous auriez pu la faire descendre en personne aux Enfers. Elle m’aurait moins choquée avec des jambes, des bras, et des choses à dire que dans le rôle mutilé de cette livide ombre chinoise dans laquelle vous l’avez asphyxiée. Naples est une ville-personnage qui ne se contente pas de seconds rôles et de musiques de fond. Mais mettons ça sur le compte du décor en carton-pâte.

Tout ceci serait pardonnable si vous ne vous acheviez pas vous-même. Votre démarche, Monsieur Gaudé, est de revisiter un mythe. Et quel mythe. Un mythe qui pour certains n’est autre que le quotidien. Or, je me demande si votre tour d’ivoire n’est pas devenue à ce point clean et confortable que vous en oubliez que vos lecteurs eux, continuent d’avoir leur lots de deuils bien réels. Pardon, mais ce livre n’a pas le deuil sincère, et aucun compte ne peut récupérer cette faute.

Je m’explique. Comment pouvez-vous, comment osez-vous, dès la deuxième page de votre roman, faire dire à ce Pippo qui revient des Enfers : « Je sens l’odeur nauséeuse du soufre. » Après des siècles d’eaux coulées sur les plates-bandes de Dante, c’est tout ce que vous trouvez à dire ? L’Enfer sent le soufre ? Ne savez-vous pas, grand garçon que vous êtes, que le mal est doué de séduction, de beauté ? Avez-vous enlevé sa capuche au Père-Noël pour en recouvrir les cornes du Diable ? Faut-il vraiment vous expliquer que le mal ne sent pas l’œuf pourri mais la rose empoisonnée, et qu’il sévit dans les détails les plus subtils, les plus fins, les plus délicats ?

Je passe la scène de la descente aux Enfers en elle-même. Au concours du plus consternant train maudit dans le couloir hanté de la mort qui tue vous gagnerez sans peine. Et si j’ai croisé un démon dans vos couloirs de papiers, ce fut celui de la prévisibilité et aucun autre.

Je n’étais pas venue chercher ça. J’attendais des réponses d’adulte à des questions de petite fille, et la non-réponse fut comme toujours, éternelle.

Peut-être un jour y aura-t-il réparation à cette tromperie sur la marchandise, et me paierez-vous pour que je lise La mort du roi Tsongor. Devant ma grande déception, seules des larmes de roi sauraient me reconquérir.

Elektra,

en stage de critique littéraire, s’exécutant pour la mission suivante : produire une critique négative. (Fallait pas me chercher…)

22 mars 2009

Nicolas va et vient et souffle mot

Présentation du-dit Bouvier :

Nicolas Bouvier est un écrivain-voyageur à moins que ce ne soit le contraire, ayant la fâcheuse tendance de vous prendre en stop et de vous entrainer avec toute la fraternité du monde, dans le “colin-maillard” de ses destinations.

Cet homme, itinérant, “va et vient” et “souffle mot” comme personne je veux dire comme lui et personne d’autre. Il fait partie de ces auteurs dont la corde sensible n’appartient pas à la voisine.

Le lire nous rapproche toujours plus des lois physiques de la nature, avec ce flot de mots semblant poussés à même le sol, juste foulé par ses souliers de voyageur insatiable.

Il est bon d’avoir un dictionnaire bien disposé à ses côtés, tant la richesse et l’exotisme de son vocabulaire ne cesseront de vous éjecter de votre moelleux fauteuil. La plume de Nicolas B., si elle parait sophistiquée, n’en a jamais l’intention prétentieuse. Le lecteur peut boire ses paroles comme si le breuvage en venait de Dame Nature en personne. J’en veux pour preuve : il est si rare de se sentir presque aimé, par un talent qui pourrait écraser quiconque comme une miette.

Nicolas B. nous démontre alors l’ultime démonstration de son talent, celui de la générosité, en nous livrant le Poisson-Scorpion.

Extrait :

“La joue contre le ventre d’une pirogue à balancier je tirais sur ma cigarette en regardant le pinceau du phare s’égarer vers le Sud jusqu’à l’Antarctique. Penser à ces étendues où des ciels pouvaient se défaire en averses sans que personne, jamais, en fût informé, me donnait comme un creux dont je me serais bien passé, déjà tout vidé que j’étais. Si c’était la solitude que j’étais venu cherché ici, j’avais bien choisi mon Île. A mesure que je perdais pied, j’avais appris à l’aménager en astiquant ma mémoire. J’avais dans la tête assez de lieux, d’instants, de visages pour me tenir compagnie, meubler le miroir de la mer et m’alléger par leur présence fictive du poids de la journée. Cette nuit-là, je m’aperçus avec une panique indicible que mon cinéma ne fonctionnait plus. Presque personne au rendez-vous, ou alors des ombres floues, écornées, plaintives. Les voix et les odeurs s’étaient fait la paire. Quelque chose au fil de la journée les avaient mises à sac pendant que je m’échinais. Mon magot s’évaporait en douce. Ma seule fortune décampait et, derrière cette débandade, je voyais venir le moment où il ne resterait rien que des peurs, plus même de vrai chagrin. J’avais beau tisonner quelques anciennes défaites, ça ne bougeait plus. C’est sans doute cet appétit de chagrin qui fait la jeunesse parce que tout d’un coup je me sentais bien vieux et perdu dans l’énorme beauté de cette plage, pauvre petit lettreux baisé par les Tropiques.

Il n’y a pas ici d’alliances solides et rien ne tient vraiment à nous. Je le savais. La dentelle sombre des cocotiers qui bougeaient à peine contre la nuit plus sombre encore venait justement de me le rappeler. Pour le cas où j’aurais oublié.

On ne voyage pas sans connaître ces instants où ce dont on s’était fait fort se défile et vous trahit comme dans un cauchemar. Derrière ce dénuement terrifiant, au-delà de ce point zéro de l’existence et du bout de la route il doit encore y avoir quelque chose. Quelque chose de pas ordinaire, un vrai Koh-i-Nor c’est certain pour être à ce point gardé et défendu. Peut-être cette allégresse originelle que nous avons connue, perdue, retrouvée par instants, mais toujours cherchée à tâtons dans le colin-maillard de nos vies.”

Nicolas Bouvier (en différé du Sri Lanka), in “Le poisson-scorpion” (Extrait)

Elektra

6 mars 2009

Noire, noire, noire, deux croches, noire, noire…

Il peut s’en passer des choses en 9:08 minutes, j’ai par exemple compté dix miracles dans l’extrait vidéo ci-dessous, dont j’avais déjà relayé le mirage dans un monde parallèle.

Si l’extrait musical de l’Oiseau de Feu dirigé par son créateur revient sur l’e-tapis aujourd’hui, c’est parce que – outre la fascination qu’exerce Stravinsky sur ma corde sensible – j’y vois l’éclatement d’un mythe, ou plutôt son dépassement. En somme, un petit pas pour Igor et un grand pour Narcisse. Je m’explique : Igor est toujours debout, lui, après s’être confronté à sa terrassante beauté, cet Oiseau de Feu, dont le final est touché ni plus ni moins par la grâce.

La grâce en dix temps donc.

1) Il est 59 sec, le basson les ailes en feu plane sur un tapis orchestre et le phrasé que lui propose Igor flambe la perfection. Le mouvement des doigts sur les doigtés douteux du basson retrouve une logique. Les mains se réconcilient avec les lois de la nature. Ce qui s’envole retombe un jour, ce qui pousse à terre se cueille, ce qui passe au niveau des yeux s’attrape au vol, ce qui frappe fait reculer un peu. Par l’inertie, le porté, la chute libre, l’Oiseau n’a pas besoin de battre beaucoup des ailes, le vent le lève d’un ton quand il le faut, et le porte en haut des quartes et des quintes avec facilité. Son corps fuselé, maintenu déployé suffit à charmer l’air. Pour le reste, il n’a qu’à se laisser chuter jusqu’à d’autres tourbillons. 2) Il est 2:06 min, l’orchestre jaillit, et les cordes réattaquent le sommet de la vague par un soigneux coup d’archet, de ceux qui ramènent à coup sûr les phrasés trop audacieux sur terre. La terre rejointe est embrassée comme il se doit, puis l’Oiseau s’échappe à nouveau. 3) Il est 2:30 min, la vidéo se teinte un peu, une ambiance s’immisce, le plan se serre sur Igor. Son expression, sa musique, le noir et blanc de la vidéo; une mouche passe que l’on dirait Hitchcock. 4) Il est 3:06 min, l’Oiseau-basson n’en finit pas de s’échapper, Igor guette sa disparition dans le fin fond du ciel comme les enfants voient disparaître leur ballon lâché par inadvertance jusqu’à se rendre aveugle et s’en faire bourdonner les oreilles. Igor entame une série de petits gestes pour assurer l’attention de tous et une clarinette pousse un léger soupir d’impatience. 5) Il est 3:40 min, ce n’est pas encore le reflet de Narcisse mais Golaud se demande déjà qu’est-ce qui brille au fond de l’eau. Igor décompose de somptueux ricochets de harpe sur une surface irisée comme seules les eaux profondes en offrent. 6) Il est 4:08 min, Igor la tête baissée dans ses notes, jette un premier coup d’œil au cor bien avant son départ. Le message est sans appel : toi/dans trois mesures/tu vas ouvrir le ciel. Pendant les 5 secondes précédant le départ du cor, Igor ne quittera plus du regard le musicien. Quand un miracle doit se produire, Igor veille à ce qu’il se produise. Et il se produit : il est 4:24 min, le ciel s’ouvre : noire, noire, noire, deux croches, noire, noire… Des années de solfège souvent mal vécues, milles questionnements, des kilomètres de “à quoi bon”, et la réponse. Une parmi tant d’autres, et celle d’Igor en particulier. Le cor donc, puis les violons, puis la flûte, l’attaque un peu haute comme la note d’arrivée du cor (l’émotion?) et tutti quanti. 7) Il est 5:30 min, jusqu’à maintenant Igor ne cille pas devant son reflet, mais quelque chose est en train de grandir et de prendre une autre ampleur, il condamne une main pour se tenir un peu, et regarde maintenant l’Oiseau qui s’apprête à le dépasser. 8 ) Il est 6:07 min, sans abandonner ses gestes de fileuse de coton, Igor marque les changements intempestifs de mesures. 9) Il est 7:01 min, Igor vient de frapper l’orchestre avec son poing, il dirige maintenant à la note, que les cuivres délivrent comme une révélation. 10) Il est 7:10 min, Igor lutte devant son reflet, cède un quart de seconde en esquissant un sourire bouleversé à l’Oiseau, et achève son œuvre jusqu’à son dernier écho :

Elektra

17 février 2009

Qui dit mot ne consent pas

Mesdames et Messieurs de la maison de disque ayant produit l’objet de mon profond désamour ci-dessous*,

si j’avais la force de moins vous détester je vous écrirais directement, c’est pourquoi j’opte pour un moyen qui n’engage que moi pour vous dire le fond de ma pensée sur l’immondice que vous avez récemment produit.

Votre compilation s’adresse aux personnes “qui n’aiment pas le classique” parce qu’il n’y a “pas de rythme”, que c’est “interminable”, que c’est “une musique de vieux”, parce qu’il y a des “noms impossibles”, que ce ne sont que des “artistes morts”, que “les concerts sont guindés”, et que ça leur rappelle “la flûte à bec à l’école”.

Sur quoi se basent les jugements de ces gens? Sur les morceaux de musique classique qu’ils connaissent je suppose. Alors pourquoi refourguer dans cette compilation les morceaux les plus connus sur lesquels justement ils se sont fait leur opinion sur le Classique? Le fait qu’ils soient compilés change-t-il quelque chose? Expliquez-moi.

En tant qu’individus touchant un salaire pour le travail que vous effectuez, vous viendrait-il à l’esprit d’avoir des scrupules sur ce coup là? En d’autres termes, pourquoi ne pas amener les gens qui ont une perception limitée de la musique classique (à cause d’initiatives comme la vôtre) à découvrir le MONDE qu’est la musique classique en dehors des canons de Pachelbel.

Dans les autres disciplines artistiques, on veut bien (aujourd’hui du moins) informer le public que la BD ne se limite pas à Tintin, mais à Bilal, à Dumontheil, à Sfar, à Moore, à David B ; qu’Agatha Christie n’est pas la seule auteur de polar, mais que nous avons des Mankell, des Ellroy, des Leon et des Jonquet ; que les Beatles sont la fourmi géniale d’une extraordinaire fourmilière. Alors pourquoi continuer de berner le public sur le Classique?

Vous auriez pu faire un premier CD avec votre compil remâchée, et dans un deuxième CD, glisser un Schubert autre que La truite, et un Ravel autre que le Boléro, le concerto en sol pour piano par exemple, ce n’est vraiment, vraiment pas possible? Un morceau qui commence avec un coup de fouet ça peut être sympa non? Non? Pas de place au moindre risque dans vos stratégies étriquées? Je ne vous parle pas de Stravinsky alors, pourtant mes voisins n’ont pas trouvé que c’était une musique de vieux quand je les ai réveillés à 5 heures du matin avec Igor pour me venger d’une semaine de nuits blanches imposée par leur soin.

Au lieu de ça,  on a droit à la soupe habituelle, avec des pépites tintinetmilounesques très originalement dénichées (je salue votre dévoué défroquage devant le démon de la prévisibilité), est-ce à dire et je n’en citerai que deux pour l’exemple : Les quatre saisons de Vivaldi (même pas l’hiver…!) et Carmina Burana.

J’ai bien envie de m’inviter chez vous tous les soirs, de vous faire bouffer des pâtes froides et sans sel pendant des siècles et de vous demander au cours de cette abrutissante agonie des sens ce que vous pensez de la cuisine française.

Vous m’auriez surement dit que c’est une cuisine pour vieux, pour malade, que c’est interminable, que ce n’est pas relevé, et je vous aurais répondu que vous avez raison, que je vous ai caché la vérité, qu’il existe d’autres aliments, d’autres saveurs, d’autres consistances, des goûts et des couleurs qui vous auraient régalé, peut-être une passion serait née en vous, et vous auriez poussé votre connaissance de la cuisine dans ses moindres détails, vous vous seriez pris d’une curiosité improbable  sur les temps de cuissons, vous auriez investi dans le matériel complet du parfait cuisinier, puis vous auriez découvert ensuite que les vins s’assemblent scientifiquement avec les plats, que les desserts sont innombrables et succulents, et qu’on peut faire des miracles de délices avec le chocolat. Vous auriez adoré cette vie où votre corps est capable de tant de subtiles jouissances. Mais je vous aurais caché ce monde, je vous aurais cantonné dans votre ignorance. Je vous aurais maintenu dans l’ombre et vous aurais caché la lumière.

J’appelle ça un crime.

C’est votre métier d’amener le public à dépasser le sel et le poivre. C’est votre travail, faites-le!

Entre faire du zèle et commettre cette m…., il doit bien y avoir un juste milieu. Courage!

*

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Elektra

Sempé c’est sympa mais vous je ne vous aime pas!

5 novembre 2008

Protégé : Les eaux

Classé dans : E.C.R.I.T.U.R.E — Elektra @ 19:42
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26 octobre 2008

Des canyons aux étoiles, la méandreuse Turangalîla

Où ? MC2 de Grenoble, fauteuil K30, un peu trop en bas sur la droite, la tête dans le guidon des contrebasses.

Quand ? Vendredi dernier, le 24 octobre de la centième année de naissance de Messiaen.

Quoi ? La symphonie Turangalîla d’Olivier Messiaen par l’Orchestre national de Lyon.

Qui ? Direction, Jun Märkl et ses pieds; Piano, Pierre-Laurent Aimard et ses mains; Ondes Martenot, Takashi Harada et sa bague magique.

Pour ? Une salle comble et comblée.

Résultat des courses ?

Jeux de membres depuis le fauteuil K30. On étire l’oreille gauche vers le piano en  filtrant un peu celle de droite trop exposée aux basses, on plante ses yeux dans les pavillons des trombones en guettant l’effroyable thème-statue, on bée vers les ondes Martenot et on se connecte à la partition invisible tant que la contorsion des sens ne meurtrit pas de trop le corps en alerte.

Ne manquent plus que le chef et les solistes, mais ils arrivent, beaux, souriants, heureux, brillants. Silence de la salle, sourire du chef, concentration du chef, regard du chef, respiration du chef, élan du chef, geste du chef, musique du chef. Ces précieuses étapes s’enchainent prestement et la musique du célébré commence.

C’est bien lui, c’est bien elle. Des canyons aux étoiles, la méandreuse Turangalîla investit les rangs des musiciens et jette ses appâts survoltés sur le parterre aux cent pupitres. A la façon des pièges de la vie, elle les accroche tous, et les assène à l’erreur comme à l’effraction. En grande disciple du contraste, elle ordonne aux grandes eaux de faire place aux ondes calmes, laissant s’épancher les vannes savamment dosées de la tension vers la vérité.

De retour au fauteuil K30, la vision est brouillée, le chef coupé en deux par une béance, celle du piano à queue exhibé au public les cordes à l’air. Dépassent par le dessus les bras agités du chef et sa tête nucléaire, et par le dessous ses souliers, vernis, au sens littéral cela va sans dire. La symphonie s’exécute au pas troublant du chef dans l’espace menu d’un mètre carré d’estrade, et ses jambes suivent une danse enlevée comme un sourire emmène un visage.

La symphonie achevée est longuement flattée par le public, offrant là à son créateur une merveilleuse façon d’être absent à sa propre fête.

Elektra

Billet dédié à tous les bigorneaux et les mammouth(esse)s présents dans la salle…

8 septembre 2008

Berlin, je me souviens

Classé dans : P.H.O.T.O, V.O.Y.A.G.E — Elektra @ 11:53
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Berlin Hauptbahnhof

(Gare centrale de Berlin)

Potsdamer Platz

Neue Nationalgalerie

Zoologischer Garten

Elektra (Été 2007)

30 août 2008

Protégé : Le Basson (Epilogue…!)

Classé dans : E.C.R.I.T.U.R.E, M.U.S.I.Q.U.E — Elektra @ 15:54
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8 août 2008

Protégé : Le Cyprès magnifique et le Mal

Classé dans : E.C.R.I.T.U.R.E — Elektra @ 11:14
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31 juillet 2008

Protégé : Le Basson (Bonus!)

Classé dans : E.C.R.I.T.U.R.E, M.U.S.I.Q.U.E — Elektra @ 17:24
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9 juillet 2008

Mes hommages au quotidien

Classé dans : C.R.E.A.T.I.O.N, P.H.O.T.O — Elektra @ 11:21
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Huile sur poêle

Frigo

Porte vitrée

Poubelle

Bazar

Occupante

Elektra

8 juillet 2008

Salon de beauté

Classé dans : C.R.E.A.T.I.O.N, P.H.O.T.O — Elektra @ 12:14
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Cocktail

Discothèque

Vase bleu

Champagne

Pot à crayons

Elektra

1 juillet 2008

Suis les cailles

Classé dans : P.H.O.T.O, V.O.Y.A.G.E — Elektra @ 8:42
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Après le long dessin crêpé des vagues sur la surface délaissée du monde, une apparition. Une terre se découpe dans les flots. On s’y attendait. Les îles volcaniques nous avaient avertis – tels de petits cailloux parsemés par un petit poucet sulfureux – que nous arrivions à destination.

La Sicile surgit. D’abord île, puis pays. L’Etna se couche sous l’avion et de sa bouche piquante nous adresse de parfaits ronds de fumée. Nous atterrissons. La lumière chauffe et contredit le fond de l’air. Les voix sont chaleureuses mais les gestes impatients.

Sous nos pieds le géant Typhée, accablé et accablant, menace de vomir son feu à tout instant, et de déchirer l’île qui le recouvre.

Etre sicilien n’est jamais une question, mais une reconnaissance insensée de l’air que l’on respire. Le spectacle d’un meilleur qui se nourrit de pires, et des humeurs succulentes des jardins pétrifiés…

Là-bas, les eaux douces d’Aréthuse épousent les eaux salées d’un fleuve colérique, dans le secret des fontaines…

Le Temps se fait Lumière…

La Lumière est Mer…

Et la Mer un Miroir, du Temps qui rejoue dans les hautes fenêtres de Syracuse, le passage ancien d’un vol de cailles…

Elektra

19 juin 2008

Le don ultime

Classé dans : C.R.I.T.I.Q.U.E, I.M.A.G.E — Elektra @ 9:43
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Naître sous une bonne étoile. Avoir la corde sensible. Faire une rencontre décisive. Apprendre à la vitesse de la lumière. Remporter un concours fameux. Se voir confier un Stradivarius. Être acclamé de par le monde. Glisser l’habit de lumière tous les quatre matins.

Et puis vient l’heure de l’image fixe. Un photographe a pris la pose derrière l’objectif, et demande à Narcisse de se pencher sur l’eau. Que voit-il?

Un sourire radieux comme l’on s’y attend…

l’offrande naturelle et son charme chaleureux.

Narcisse dans son trop-plein de beauté, donne forcément…

Or, parfois non.

Ce qui est reçu des dieux est parfois difficile à donner…

On s’installe sur une ligne de fuite…

On détourne la tête de l’œil amoureux…

On ne donne qu’à moitié.

L’éblouissant reflet requiert la protection…

la prudence animale de l’immobilité…

la distance intrigante du geste hasardé…

où la joie se profile toujours…

sous un front de glace.

Quelques Jocondes réussissent alors la magie…

de l’ultime don…

Offrir tous les visages du monde…

avec le sourire des dieux.

Elektra :-)

17 mai 2008

Zeitung : le corps a ses raisons

Classé dans : C.R.I.T.I.Q.U.E, D.A.N.S.E — Elektra @ 9:49
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Anne Teresa De Keersmaeker, chorégraphe flamande, nous livre en Zeitung un « journal » à entendre selon ses mots comme « un état des jours », sorte d’inventaire de son travail et de son œuvre depuis ses débuts. Un travail d’exploration, une véritable étude comme Rodin le faisait de ses mains, des questions qu’elle se pose sur son métier : le corps, la musique, la danse.

Zeitung nous offre à vivre une étude du « corps dansant ». Un postulat non dénué d’une forme certaine de générosité, puisqu’ ATDK y traite la question de la « nécessité de la danse », et y chemine par la danse. En tant que spectateur, l’on appréciera de voir un artiste s’interroger sur ce que son art a d’essentiel.

La réflexion en amont fut un travail collectif, entre les danseurs de la troupe Rosas, le pianiste Alain Franco et la chorégraphe, où chacun a été amené à dire sa propre perception du métier. Les éléments de réponses ont pris forme au cœur de la chorégraphie en des gestuelles devenues leitmotiv à force de récurrence.

Ainsi, à la croisée du silence, de la bande son ou du discours pianistique, neufs danseurs occupent la scène en différentes formations. Duo ou solo, en masse fluide, ou en couple, chacun suit un tracé allant de la diagonale martelée par de hauts-talons au cours improvisé du feu-follet. Le contrechant de Bach ou les pas méticuleusement impérieux de Webern ou de Schoenberg introduisent ou rejoignent les corps dansant selon un ordre insaisissable. Dans la longue ligne d’influence de Bach, le choix musical des deux compositeurs de l’école de Vienne, où le son se modèle en éclats intuitifs et ordonnés de matières premières, en dit long sur le travail des corps. La rudesse des moyens déployés qui n’a d’égal que le magistral effet de mélodie de timbres, portent les danseurs tout en se jouant de leur centre de gravité, virant de la tête aux genoux. La quête tend alors à rapprocher le sujet corps de l’animalité et de toute forme de vie, lorsqu’ une danseuse fait siens les gestes saccadés d’un possible bouton de rose qui éclate et se délie sous la force irrésistible de l’éclosion.

Faire sienne l’énergie qui anime nos corps. C’est cette première impression qui émane dans Zeitung. Le corps semble animé par une force extérieure et étrangère, et explore ses propres capacités à l’intérioriser. Les premières tentatives donnent au regard un corps raidi, agité de soubresauts involontaires et risibles avec le haut du corps tiraillé par une main invisible et autoritaire. Les gestes en hauteur semblent seulement tentés, il faut payer cette audace par d’interminables retournements : beaucoup de petits pas véloces en arrière pour restaurer un semblant de sérénité. Cette exploration du corps par le corps semble se développer en d’infinis possibles. Le pianiste Alain Franco évoque ainsi la structure en « fractal » de Zeitung. Un second rôle se dégage dans la foulée, celui de l’individualité, ou comment la danse va permettre au corps d’exprimer sa singularité, d’où sa nécessité artistique et vitale.

Reléguant l’âme au poste d’observation, le corps à travers le cheminement intérieur, dégage des voies de plus en plus larges, en une sorte de fractal vers l’infiniment grand. Le corps est ainsi capable de danse, d’art, et de rencontre avec d’autres corps. Sa quête dépasse l’objet de la maîtrise et grandit vers d’autres formes d’aspirations. Ainsi parfois, entre les mouvements ondulatoires et brisés, le poignet d’un danseur se tord sous la courbure extrême des doigts en un mouvement inspiré de grâce infinie ; un groupe se soude après un long évitement sous les cris suraigus d’une clarinette et le chant zingué d’un trombone ; deux corps dansant s’enlacent dans leurs chutes mutuelles ; une jeune femme à moitié nue sous une veste d’homme danse avec plénitude sous un halo de lumière solaire.

En contrepoint, le silence musical illustre la difficulté à vivre le corps pour lui-même, comme lorsque l’immobilité d’un danseur dans la lumière dénuée de chaleur nous plonge dans un malaise indéfinissable. Ces instants suspendus, ATDK les habille. Ainsi la couleur crie dans le bleu profond d’une robe ou dans le rouge vif d’un haut talon, ce que nos corps ont arrêté de respirer depuis un moment. Pour reprendre les termes prémonitoires de Schoenberg : « Car l’art est le cri de détresse de ceux qui vivent à l’intérieur d’eux-mêmes le destin de l’humanité… en eux est le mouvement du monde ; à l’extérieur n’en résonne que l’écho : l’œuvre d’art. » ( 1910 ).

Le processus est complexe et long, et suit des étapes dont les successions se passent sans raisons apparemment concevables. Il est difficile de dire quel élément a permis le passage d’une phase à l’autre sur ce chemin d’initiation qui prend alors des allures à la fois naturelles et magiques.

Dans un ensemble de gris naturels, taché du beige chamois des panneaux épars, Zeitung restera en mémoire comme un tableau dansant évoquant un décor en nature morte avec les touches blanches du piano en guise de foyer lumineux, si ce n’est la barre de néons transversale rayant le tableau de sa modernité crue.

Elektra

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