Monsieur Gaudé,
Combien de fois me suis-je mordu les phalanges pour ne pas acheter vos livres. Gambadant joyeusement dans les rayons de librairies avec des lectures prioritaires en tête, je passais devant vos œuvres la mort dans l’âme et le plus dur fut ce jour de 2004 où vous me happiez littéralement – au sens littéral du terme – avec ce titre irrésistible : La mort du roi Tsongor. Tout, l’illustration, votre nom en forme de participe passé avec cet accent qui nous change tant des er et des et, et ce titre ; allaient faire de moi une de vos futures spectatrices une fois que j’en aurai eu fini avec d’autres sorciers dans le genre. Allez comprendre pourquoi, la mort d’un roi est un thème qui me fascine. Mon peuple a connu des rois, des naissances de rois, des règnes de rois, des morts de rois, moi pas. L’exotisme d’un temps révolu et révolutionné, ajoutons-y l’Afrique ni plus ni moins, et je suis à vous lunettes et âmes. Mais pas encore, je ressors pour l’instant de ma librairie fétiche en compagnie de Classiques que mon insolente adolescence attardée m’avait fermement déconseillé de lire.
Il fallut attendre ainsi 2008, après d’autres chants de Sirènes tel que Eldorado, La Nuit Mozambique, et la bénédiction unanime à l’unanimité de la rentrée littéraire, pour que votre nom passe en tête de liste de mon porte-monnaie, avec cet autre thème que vous proposiez : la descente aux Enfers.
J’ai donc lu La Porte des Enfers, et me sont revenus des souvenirs de petite fille, particulièrement cette période pénible des non et des pourquoi, et leur éternelle non-réponse.
Non d’abord, parce que je ne peux accepter de croire qu’un petit garçon de 6 ans – votre personnage de Pippo, fils de Matteo De Nittis – qui plus est, est assassiné ; aille tout droit en Enfer après sa mort. Qu’a-t-il donc fait pour mériter ça ? La question peut sonner des plus mièvres mais même en arrachant 666 fois la tête de la Barbie de sa petite sœur, je ne vois pas quelle diablerie serait assez odieuse pour accueillir cette esquisse d’âme. Mais mettons ça sur le compte des inévitables incohérences de la fiction…
Non ensuite, – et là je ne vous suis plus du tout – une fois la mission impossible, irréelle, impensable accomplie (le petit Pippo revient des Enfers), les lois de votre récit n’en tiendront pas au courant la mère… ! Alors que c’est la mère qui – pour ne pas devenir folle de chagrin – a demandé à son Mattéo de sortir leur fils des Enfers. Vous vous débarrassez alors de nous - lecteurs endeuillés en puissance – en une phrase, une seule : « Quel garçon de six ans pouvait entendre pareille histoire sans devenir fou ? » Le petit garçon de six ans se retrouvera donc le seul sain d’esprit au milieu d’une foule de malades, lecteurs compris. Mais mettons ça sur le compte des inévitables gueules-de-bois.
Pourquoi, donc.
Il est désagréable pour un lecteur sensible au genius loci des villes, de se faire entraîner dans un récit installé à Naples qui a tout d’un Echirolles en Isère. Naples est une ville si effervescente, si palpable, si grande-gueule, que vous auriez pu la faire descendre en personne aux Enfers. Elle m’aurait moins choquée avec des jambes, des bras, et des choses à dire que dans le rôle mutilé de cette livide ombre chinoise dans laquelle vous l’avez asphyxiée. Naples est une ville-personnage qui ne se contente pas de seconds rôles et de musiques de fond. Mais mettons ça sur le compte du décor en carton-pâte.
Tout ceci serait pardonnable si vous ne vous acheviez pas vous-même. Votre démarche, Monsieur Gaudé, est de revisiter un mythe. Et quel mythe. Un mythe qui pour certains n’est autre que le quotidien. Or, je me demande si votre tour d’ivoire n’est pas devenue à ce point clean et confortable que vous en oubliez que vos lecteurs eux, continuent d’avoir leur lots de deuils bien réels. Pardon, mais ce livre n’a pas le deuil sincère, et aucun compte ne peut récupérer cette faute.
Je m’explique. Comment pouvez-vous, comment osez-vous, dès la deuxième page de votre roman, faire dire à ce Pippo qui revient des Enfers : « Je sens l’odeur nauséeuse du soufre. » Après des siècles d’eaux coulées sur les plates-bandes de Dante, c’est tout ce que vous trouvez à dire ? L’Enfer sent le soufre ? Ne savez-vous pas, grand garçon que vous êtes, que le mal est doué de séduction, de beauté ? Avez-vous enlevé sa capuche au Père-Noël pour en recouvrir les cornes du Diable ? Faut-il vraiment vous expliquer que le mal ne sent pas l’œuf pourri mais la rose empoisonnée, et qu’il sévit dans les détails les plus subtils, les plus fins, les plus délicats ?
Je passe la scène de la descente aux Enfers en elle-même. Au concours du plus consternant train maudit dans le couloir hanté de la mort qui tue vous gagnerez sans peine. Et si j’ai croisé un démon dans vos couloirs de papiers, ce fut celui de la prévisibilité et aucun autre.
Je n’étais pas venue chercher ça. J’attendais des réponses d’adulte à des questions de petite fille, et la non-réponse fut comme toujours, éternelle.
Peut-être un jour y aura-t-il réparation à cette tromperie sur la marchandise, et me paierez-vous pour que je lise La mort du roi Tsongor. Devant ma grande déception, seules des larmes de roi sauraient me reconquérir.
Elektra,
en stage de critique littéraire, s’exécutant pour la mission suivante : produire une critique négative. (Fallait pas me chercher…)